Plus de cancers du poumon à Rouyn-Noranda : la qualité de l’air en cause?

La santé publique régionale précise que ces données ne servent pas à démontrer ou confirmer de lien de cause à effet entre une exposition spécifique et un état de santé.

Plus de cancers du poumon à Rouyn-Noranda : la qualité de l’air en cause?
De la fumée orange sortant de la cheminée de la Fonderie Horne.
Nombreuses sont les personnes s’interrogeant à savoir si les rejets d’arsenic de la Fonderie Horne ont une incidence sur le taux de cancer du poumon à Rouyn-Noranda. (archives)

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Jean-Marc Belzile
6 h 22 | Mis à jour à 7 h 08
Des données de surveillance de l’état de santé de la population de Rouyn-Noranda révèlent que le pourcentage de maladie pulmonaire obstructive chronique est plus élevé que la moyenne provinciale, que l’indice du cancer du poumon y est significativement plus élevé et que les naissances de faible poids sont aussi plus nombreuses.

Ces données ont été présentées au comité consultatif de suivi de l’étude de biosurveillance. Cette étude révélait que les adultes et enfants du quartier Notre-Dame sont surexposés à l’arsenic, une substance cancérigène.

Vue sur la fonderie Horne à partir de quartier Notre-Dame à Rouyn-Noranda.
Le quartier Notre-Dame à Rouyn-Noranda.
PHOTO : RADIO-CANADA

Les données de surveillance de l’état de santé de la population démontrent que le pourcentage de naissance de faible poids était de 7,6 % à Rouyn-Noranda entre 2015 et 2019 alors que la moyenne provinciale est de 6,0 %.

On y apprend aussi que de 2015-2016 à 2019-2020, le pourcentage de maladie pulmonaire obstructive chronique se situait entre 13,5 % et 14,6 % à Rouyn-Noranda alors qu’il était de 9,2 % durant la même période au Québec.

La santé publique régionale précise que ces données ne servent pas à démontrer ou confirmer de lien de cause à effet entre une exposition spécifique et un état de santé.

Il reste que, comme l’arsenic est considéré comme un cancérigène notamment pour les cancers du poumon, plusieurs se demandent s’il existe un lien avec les activités de la Fonderie Horne.

Les émissions atmosphériques sont-elles en partie responsables?
Nous avons soumis l’étude de biosurveillance de 2019 et les données de surveillance de l’état de santé de la population de Rouyn-Noranda à deux expertes en santé environnementale. Johanne Elsener, membre de l'Association québécoise des médecins pour l'environnement et Maryse Bouchard, professeure de santé environnementale à l'École de santé publique de l'Université de Montréal et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les contaminants environnementaux et la santé de la population.

D’abord, mentionnons que la cigarette est la principale cause du cancer du poumon, le taux de tabagisme est similaire entre Rouyn-Noranda (20 %) et la moyenne provinciale (19 %). La différence est donc assez mineure.

Pour Johanne Elsener, il est clair que la qualité de l’air à Rouyn-Noranda pourrait jouer un rôle dans le développement d’un cancer du poumon.

Elle cite en exemple l’indice du cancer du poumon qui est plus élevé.

Il y a un excès de risque de cancer du poumon qui est à 5,5 cas sur 10 000 habitants. Un risque négligeable, ce n'est pas plus qu’un cancer par un million de personnes, là on a 5,5 cancers par 10 000, donc si on fait une règle de 3, c’est 550 cas de cancer par 1 million d’habitants, donc on est beaucoup plus élevé que ce qu’on appelle le risque négligeable qu’on devrait chercher à atteindre, donc c’est extrêmement préoccupant, explique-t-elle.

L’incidence du cancer du poumon est de 140 par 100 000 personnes à Rouyn-Noranda entre 2013 et 2017 alors que la moyenne provinciale est de 107,7.

Johanne Elsener précise que le fait qu’il y ait plusieurs métaux dans l’air dont l’arsenic et le nickel est encore plus préoccupant.

Il peut y avoir des effets additifs de ces substances cancérigènes, c’est-à-dire que quand on les prend isolément, elles ont un certain pouvoir, mais quand on les mélange dans l’air et qu’on les administre dans un cocktail, ça fait vraiment un cocktail toxique et ça augmente les impacts pathologiques de ces polluants, illustre-t-elle.

Les deux femmes assurent qu’il est impossible d’affirmer qu’un cancer aura par exemple été causé par les émissions de la Fonderie Horne ou la qualité de l'air.

Ce sont des effets qui peuvent toucher différents systèmes biologiques. Les effets peuvent toucher le cerveau, le système cardiaque, ça peut causer le diabète, ça peut contribuer au développement du cancer, mais ce ne sont pas des effets qui sont spécifiques, il y a d’autres facteurs de risque pour toutes ces maladies ou conditions de santé, donc c’est difficile de faire la part des choses. Qu’est-ce qui est dû à la contamination par les métaux et qu’est-ce qui est dû à tous les autres facteurs de risque , explique Maryse Bouchard.

Pour Johanne Elsener, il est toutefois évident que la pollution atmosphérique a des impacts sur la santé de certaines personnes à Rouyn-Noranda.

On peut être en mesure de penser que ces niveaux trop élevés [d’arsenic] peuvent causer des cancers du poumon dans une partie de la population. Quelle est la proportion de cancers du poumon qui est causée par l’arsenic par exemple, on ne peut pas le dire. Le cancer est une maladie qui est multifactorielle, donc d’aller identifier dans une personne quel est exactement le facteur qui a prédominé, c’est extrêmement difficile à dire, mais puisqu’on a des niveaux qui sont très élevés, de substances capables de causer des cancers du poumon et que dans la ville de Rouyn-Noranda, on a une incidence du cancer du poumon plus élevé que dans le reste du Québec, on peut émettre l’hypothèse qu’une partie de ces cancers du poumon sont causés par la pollution de la Fonderie Horne , estime madame Elsener, qui est d’avis qu’il faut rapidement intervenir.

Johanne Elsener du Regroupement de conseils de quartier de la ville de Québec
Johanne Elsener, membre de l'Association québécoise des médecins pour l'environnement.
PHOTO : RADIO-CANADA

« Il faut résoudre ce problème-là. On ne peut pas sacrifier des vies, sacrifier des qualités de vie pour du profit privé, car la Fonderie Horne, c’est une entreprise privée qui a distribué dernièrement en février 4 milliards de dollars en dividende à ses actionnaires, donc c’est une compagnie qui a les moyens d’investir dans la prévention de ces émissions. »

— Une citation de Johanne Elsener
On est capable de documenter que la population est exposée au-dessus des normes, de ce qui est acceptable et tant qu’à moi, à partir de là, sur la base de ces données, ça devrait être suffisant pour qu’on agisse, qu’on veuille diminuer l’exposition, protéger la santé de cette population. Il faut agir tant qu’à moi, les données sont claires, ajoute Maryse Bouchard.

La santé publique souhaite poursuivre le travail de recherche
La Direction de santé publique de l'Abitibi-Témiscamingue affirme avoir présenté ses données puisqu’elles étaient demandées par plusieurs personnes dans la population.

Le directeur par intérim, Dr Stéphane Trépanier, estime que les données démontrent qu’une personne de Rouyn-Noranda a plus de risque de développer un cancer du poumon.

Souvent, on regarde les données par tranches de cinq ans. Ça fait plusieurs périodes de cinq ans consécutives que certains indicateurs présentent un écart assez important avec la province. [...] Quand on a plusieurs périodes consécutives comme ça, c’est un petit peu moins probable que ce soit à cause du hasard, on commence à penser qu’il y a peut-être quelque chose qui explique ça, précise Dr Trépanier.

Le directeur de la santé publique de la Côte-Nord, Dr Stéphane Trépanier
Le directeur intérimaire de santé publique de l'Abitibi-Témiscamingue, Dr Stéphane Trépanier.
PHOTO : RADIO-CANADA

Tout comme Johanne Elsener, il est d’avis que la pollution atmosphérique à Rouyn-Noranda a des effets sur la santé de certaines personnes.

Bien qu’avec nos indicateurs on ne fait pas de lien de cause à effet, on peut penser définitivement que c’est un facteur de risque, les contaminants qu’on a et sur lesquels on veut travailler parce qu’en diminuant cette exposition-là, on a de bonnes chances de pouvoir améliorer l’état de santé de nos citoyens , affirme-t-il.

Dans le mémoire déposé par les 18 directions régionales de santé publique sur le projet de règlement modifiant les normes de qualité de l’atmosphère relatives au nickel, on peut d’ailleurs y lire que l’indice de qualité de l’air (IQA) à Rouyn-Noranda est le plus défavorable de la province.

En 2019, selon l’Inventaire national de Rejets des Polluants (INRP)2 , la Fonderie Horne, figurait d’ailleurs comme étant le plus important émetteur de nickel devant rapporter ses émissions.

Est-ce possible que l’indice du cancer du poumon à Rouyn-Noranda soit relié à autre chose que la qualité de l’air?

Pour le moment, le Dr Trépanier affirme ne pas avoir d’autres hypothèses.

Côté exposition environnementale, on a fait plusieurs vérifications et à priori il n’y a pas rien d'autre qui pourrait expliquer ça, on n’a pas mis le doigt sur quelque chose d'autre , explique-t-il

La Fonderie Horne assure faire le maximum
La Fonderie Horne a refusé notre demande d’entrevue. Par courriel, on réitère que la Direction de santé publique précise que les présentes données ne servent pas à démontrer ou confirmer de lien de cause à effet entre une exposition spécifique et un état de santé.

Panneau indiquant l'entrée de la Fonderie Horne avec une cheminée de la fonderie derrière.
L'entrée de la Fonderie Horne à Rouyn-Noranda.
PHOTO : RADIO-CANADA / ÉMILIE PARENT-BOUCHARD

On dit aussi respecter la cible déterminée par l’attestation d’assainissement gouvernementale, qui prévoit une concentration moyenne maximale de 100 nanogrammes par mètre cube. Une nouvelle attestation doit d’ailleurs être renégociée cette année.

Il faut aussi tenir compte du fait que convertir une fonderie en opération depuis plus de 95 ans pour la propulser parmi les plus performantes au monde ne se fait pas du jour au lendemain. Les résultats sont au rendez-vous et nous en sommes très fiers, ajoute l’entreprise par courriel.

Pour démontrer que la situation s’améliore, on nous indique que la moyenne du premier trimestre de 2022 indique une diminution de 54 % des émissions comparativement à la moyenne 2015-2021, soit une concentration d'arsenic moyenne dans l’air enregistrée à la station légale de 71,4 nanogrammes par mètre cube.

Il ne s’agit pas d’une amélioration significative à moyen terme si on compare avec les deux dernières années. En 2020, la concentration moyenne d'arsenic était de 69 nanogrammes par mètre cube puis de 87 nanogrammes en 2021.

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